Rejet 18 décembre 2025
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Sur la décision
| Référence : | TA Poitiers, 2e ch. - ju, 18 déc. 2025, n° 2303217 |
|---|---|
| Juridiction : | Tribunal administratif de Poitiers |
| Numéro : | 2303217 |
| Type de recours : | Plein contentieux |
| Dispositif : | Satisfaction partielle |
| Date de dernière mise à jour : | 8 janvier 2026 |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 24 novembre 2023, M. B… A…, représenté par la SCP Themis avocats & associés, demande au tribunal :
1°) de condamner l’Etat à lui verser une indemnité de 4 200 euros, assortie des intérêts au taux légal et de leur capitalisation, en réparation du préjudice qu’il estime avoir subi en raison de quarante-deux fouilles intégrales pratiquées en détention entre le mois de juin 2019 et le mois de mai 2023 ;
2°) de mettre à la charge de l’Etat le versement de la somme de 1 500 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative et de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Il soutient que :
- les fouilles intégrales dont il a fait l’objet ont été réalisées en violation des stipulations de l’article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales, des dispositions des articles L. 225-1 à L. 225-3 du code pénitentiaire et des articles R. 225-1 à R. 225-2 du code pénitentiaire, dès lors qu’elles n’étaient pas justifiées par son comportement et que ses fréquentations étaient connues ; les décisions de fouilles à nu n’exposent à aucun moment quels éléments justifiaient la pratique de telles fouilles ; le seul objet de ces fouilles était de l’humilier ;
- en lui imposant ces fouilles ni nécessaires ni justifiées, l’Etat a commis une faute de nature à engager sa responsabilité ;
- il a subi un préjudice qu’il convient d’indemniser à hauteur de 100 euros par fouille soit 4 200 euros au total.
Par un mémoire en défense, enregistré le 5 mai 2025, le garde des sceaux, ministre de la justice conclut :
- à ce qu’il soit fait droit à la demande indemnitaire de M. A… en ce qui concerne les fouilles intégrales des 14 juillet 2022, 13 octobre 2022 et 20 décembre 2022 ;
- au rejet de la requête pour le surplus.
Il soutient que :
- la demande indemnitaire relative aux fouilles intégrales des 14 juillet 2022, 13 octobre 2022 et 20 décembre 2022 est bien fondée ;
- pour le surplus, les fouilles dont a fait l’objet M. A… sont justifiées et proportionnées ;
- à titre subsidiaire, le préjudice n’est pas établi ;
- à titre infiniment subsidiaire, le montant de l’indemnité doit être ramené à de plus justes proportions.
Par ordonnance du 7 mai 2025, la clôture d’instruction a été fixée au 9 juin 2025.
M. A… a été admis au bénéfice de l’aide juridictionnelle totale par une décision du 7 novembre 2023.
Vu les autres pièces du dossier ;
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- le code de procédure pénale ;
- le code pénitentiaire ;
- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;
- la loi n° 2009-1436 du 24 novembre 2009 ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné Mme C… en application de l’article R. 222-13 du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Après avoir, au cours de l’audience publique, présenté son rapport et entendu les conclusions de Mme Victoire Guilbaud, rapporteure publique.
Considérant ce qui suit :
M. B… A… a été incarcéré au centre pénitentiaire de Poitiers-Vivonne du 6 juin 2019 au 23 octobre 2024. Par un courriel du 25 juillet 2023, il a demandé au directeur du centre pénitentiaire de Poitiers-Vivonne de l’indemniser du préjudice provoqué par quarante-deux fouilles intégrales subies en détention entre le mois de juin 2019 et le mois de mai 2023. Par un courrier du 4 octobre 2023, le garde des sceaux, ministre de la justice a indiqué à son conseil qu’il acceptait de lui verser une somme de 300 euros au titre de l’indemnisation des préjudices subis lors des fouilles des 14 juillet 2022, 13 octobre 2022 et 20 décembre 2022 et lui a demandé de lui faire parvenir un formulaire d’acceptation. Par la présente requête, M. A… demande au tribunal de condamner l’Etat à lui verser la somme de 4 200 euros en réparation du préjudice qu’il estime avoir subi du fait des quarante-deux fouilles précitées.
Sur la responsabilité de l’Etat :
En ce qui concerne les fouilles des 14 juillet 2022, 13 octobre 2022 et 20 décembre 2022 :
Il résulte de l’instruction que, par un courrier en date du 4 octobre 2023, le garde des sceaux, ministre de la justice a adressé à M. A… une proposition d’indemnisation à hauteur de 300 euros au titre des préjudices subis lors des fouilles précitées et lui a demandé de faire parvenir un formulaire d’acceptation. S’il ne résulte pas de l’instruction que M. A… ait accepté cette proposition, le garde des sceaux, ministre de la justice ne conteste pas le caractère injustifié de ces fouilles.
Dès lors, il sera fait droit aux conclusions à fin d’indemnisation des fouilles des 14 juillet 2022, 13 octobre 2022 et 20 décembre 2022 et il sera fait une juste appréciation du préjudice subi en l’évaluant à 300 euros.
En ce qui concerne les autres fouilles :
Aux termes de l’article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales : « Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. ».
Aux termes de l’article L. 225-1 du code pénitentiaire, en vigueur depuis le 1er mai 2022 : « Hors les cas où les personnes détenues accèdent à l’établissement pénitentiaire sans être restées sous la surveillance constante de l’administration pénitentiaire ou des forces de police ou de gendarmerie, les fouilles intégrales des personnes détenues doivent être justifiées par la présomption d’une infraction ou par les risques que leur comportement fait courir à la sécurité des personnes et au maintien du bon ordre dans l’établissement. Leur nature et leur fréquence sont strictement adaptées à ces nécessités et à la personnalité des personnes détenues. Elles peuvent être réalisées de façon systématique lorsque les nécessités de l’ordre public et les contraintes du service public pénitentiaire l’imposent. Dans ce cas, le chef de l’établissement pénitentiaire doit prendre une décision pour une durée maximale de trois mois renouvelable après un nouvel examen de la situation de la personne détenue ». Selon l’article 225-2 du même code : « Lorsqu’il existe des raisons sérieuses de soupçonner l’introduction au sein de l’établissement pénitentiaire d’objets ou de substances interdits ou constituant une menace pour la sécurité des personnes ou des biens, le chef de l’établissement pénitentiaire peut également ordonner des fouilles de personnes détenues dans des lieux et pour une période de temps déterminée, indépendamment de leur personnalité ». Aux termes de l’article L. 225-3 du même code : « Les fouilles intégrales ne sont possibles que si les fouilles par palpation ou l’utilisation des moyens de détection électronique sont insuffisantes. (…) ». Ces trois articles étaient codifiés, avant l’entrée en vigueur de l’ordonnance n°2022-478 du 30 mars 2022, à l’article 57 de la loi pénitentiaire du 24 novembre 2009.
Aux termes de l’article R. 225-1 du code pénitentiaire, anciennement codifié à l’article R. 57-7-59 du code de procédure pénale : « Les mesures de fouilles des personnes détenues, intégrales ou par palpation, sont mises en œuvre sur décision du chef de l’établissement pénitentiaire pour prévenir les risques mentionnés par les dispositions de l’article L. 225-1. Leur nature et leur fréquence sont décidées au vu de la personnalité des personnes intéressées, des circonstances de la vie en détention et de la spécificité de l’établissement. (…) ». Aux termes de l’article R. 225-2 du même code, anciennement codifié à l’article R. 57-7-80 du code de procédure pénale : « Les personnes détenues sont fouillées chaque fois qu’il existe des éléments permettant de suspecter un risque d’évasion, l’entrée, la sortie ou la circulation en détention d’objets ou substances prohibés ou dangereux pour la sécurité des personnes ou le bon ordre de l’établissement pénitentiaire ».
Il résulte de ces dispositions que si les nécessités de l’ordre public et les contraintes du service public pénitentiaire peuvent légitimer l’application à un détenu de mesures de fouille, le cas échéant répétées, elles ne sauraient en principe revêtir un caractère systématique et doivent être justifiées par l’un des motifs qu’elles prévoient, en tenant compte notamment du comportement de l’intéressé, de ses agissements antérieurs ou des contacts qu’il a pu avoir avec des tiers. Les fouilles intégrales revêtent ainsi normalement un caractère subsidiaire par rapport aux fouilles par palpation ou à l’utilisation de moyens de détection électronique. Il appartient dès lors à l’administration pénitentiaire de veiller, d’une part, à ce que de telles fouilles soient, eu égard à leur caractère subsidiaire, nécessaires et proportionnées et, d’autre part, à ce que les conditions dans lesquelles elles sont effectuées ne soient pas, par elles-mêmes, attentatoires à la dignité de la personne.
Le requérant indique avoir fait l’objet, en méconnaissance des dispositions précitées, de trente-neuf fouilles intégrales et soutient que, ce faisant, l’Etat a commis une faute de nature à engager sa responsabilité. Il fait valoir que ces fouilles n’étaient pas nécessaires, son comportement ne posant pas de difficulté et ses fréquentations étant connues.
Il résulte toutefois de l’instruction qu’entre le 15 juin 2019 et le 30 mai 2023, soit sur une période de près de quatre ans, hormis les trois fouilles ayant donné lieu à indemnisation, seules trente-huit et non trente-neuf fouilles intégrales ont été exécutées sur la personne de M. A…. Le relevé des fouilles individuelles tenu par l’administration pénitentiaire montre que ces fouilles intégrales ont toutes été réalisées après un parloir en famille ou une unité de vie familiale. Ainsi, ces fouilles, qui sont liées à des circonstances précises durant laquelle une personne détenue est susceptible d’obtenir des objets et substances interdits en détention, ne peuvent être considérée comme systématiques.
Il résulte également de l’instruction que M. A… a été retrouvé à deux reprises en possession d’objets illicites. Ainsi, lors d’un parloir du 25 novembre 2018, il a été retrouvé en possession d’un téléphone portable, ce qui a donné lieu à la suspension du permis de visite pendant trois mois. Le 7 juin 2020, il a également été retrouvé en possession d’un téléphone portable et, selon les déclarations du requérant, il s’agissait de sa troisième comparution devant le conseil de discipline pour des faits de cette nature. Par ailleurs, si l’incident disciplinaire du mois d’octobre 2023 ne peut permettre de justifier les fouilles antérieures litigieuses, il démontre que M. A… à une tendance confirmée à la possession d’objets interdits en détention.
Dans ces conditions, compte-tenu des antécédents de détention d’objets interdits et dangereux en détention et du profil de l’intéressé, les trente-huit fouilles réalisées entre le 15 juin 2019 et le 30 mai 2023 doivent être regardées comme fondées sur des éléments suffisants permettant de suspecter l’entrée, la sortie ou la circulation en détention d’objets ou substances prohibés ou dangereux pour la sécurité des personnes ou le bon ordre de l’établissement. Par suite, ces fouilles étaient légalement justifiées.
En outre, il ne résulte pas de l’instruction que ces fouilles se soient déroulées dans des conditions qui seraient attentatoires à la dignité humaine. Par suite, l’administration pénitentiaire, en réalisant ces fouilles intégrales, n’a méconnu ni les stipulations de l’article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales, ni les dispositions législatives précitées. En l’absence de faute de nature à engager la responsabilité de l’Etat, les conclusions indemnitaires présentées par M. A… sur ces trente-huit fouilles intégrales doivent être rejetées
Il résulte de tout ce qui précède qu’il y a lieu de condamner l’Etat à verser à M. A… la somme de 300 euros en indemnisation du préjudice subi.
Sur les intérêts et la capitalisation :
Les intérêts moratoires dus en application des dispositions de l’article 1231-6 du code civil, lorsqu’ils ont été demandés, et quelle que soit la date de cette demande, courent à compter du jour où la demande de paiement du principal est parvenue au débiteur ou, en l’absence d’une telle demande préalablement à la saisine du juge, à compter du jour de cette saisine. M. A… a droit aux intérêts au taux légal sur la somme due en réparation des préjudices qu’il a subis à compter du 28 juillet 2023, date de réception de sa demande d’indemnisation par le ministre de la justice.
6. La capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment devant le juge du fond, même si, à cette date, les intérêts sont dus depuis moins d’une année. En ce cas, cette demande ne prend toutefois effet qu’à la date à laquelle, pour la première fois, les intérêts sont dus pour une année entière. La capitalisation des intérêts a été demandée dans la requête introductive d’instance, enregistrée le 24 novembre 2023. Il y a lieu de faire droit à cette demande à compter du 28 juillet 2024, date à laquelle était due, pour la première fois, une année d’intérêts, ainsi qu’à chaque échéance annuelle à compter de cette date.
Sur les frais non compris dans les dépens :
7. M. A… a obtenu le bénéfice de l’aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, et sous réserve que la SCP Themis avocats & associés, avocat de M. A…, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l’État, de mettre à la charge de l’Etat le versement à la SCP Themis avocats & associés de la somme de 1 080 euros.
D E C I D E :
Article 1er : L’Etat est condamné à verser à M. A… la somme de 300 euros avec intérêts au taux légal à compter du 28 juillet 2023. Les intérêts échus à la date du 28 juillet 2024 puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date seront capitalisés à chacune de ces dates pour produire eux-mêmes intérêts.
Article 2 : L’Etat versera à la SCP Themis avocats & associés une somme de 1 080 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que la SCP Themis avocats & associés renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l’Etat.
Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B… A…, à la SCP Themis avocats & associés et au garde des sceaux, ministre de la justice.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 décembre 2025.
La magistrate désignée,
Signé
S. C…
La greffière,
Signé
D.MADRANGE
La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Pour le greffier en chef,
La greffière,
Signé
D.MADRANGE
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